Guilde des musiciens et des musiciennes du Québec
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La « réinvention » de la culture ne sera peut-être pas celle à laquelle vous vous attendiez

09 juillet 2020

Le 7 mai, au plus fort de la crise qui avait paralysé la vie culturelle depuis alors deux mois, les mots « Il faut réinventer la culture » ont été prononcés par la Ministre de la Culture lors d’un débat parlementaire virtuel avec des élus de l’opposition. Difficile de savoir à quoi pensait précisément la ministre, mais beaucoup d’artistes ont mal reçu cette déclaration, qui donnait la forte impression que l’avenir de la culture allait se jouer surtout en mode virtuel. Les annonces subséquentes de sommes importantes destinées aux projets culturels numériques tendaient à leur donner raison. Mais il ne s’agissait pas d’une réinvention, plutôt d’un remède temporaire en attendant le retour du public en salle. La culture n’a pas besoin de se faire dire de se réinventer, elle le fait sans cesse depuis l’Antiquité grecque. Elle a traversé les guerres, les grandes pandémies et les bouleversements technologiques comme le phonographe, la radio ou la télévision et elle survivra aussi à internet. À quoi bon une réinvention via un virage numérique si les interprètes et créateurs, en plus de perdre les revenus du travail à la scène, ne toucheront que de maigres redevances et contribuent à enrichir une poignée de géants du web ? Et si la diffusion ne passe pas par ces géants du web, ce n’est guère mieux – on vous demande alors de céder vos droits pour de la « visibilité ». Si quelque chose a besoin d’être réinventé, c’est plutôt l’économie de la culture : son financement, la répartition équitable de la richesse, l’accès à un filet social pour les artistes, les modèles de subventions, les lois (statut de l’artiste, télécommunications, radiodiffusion, droit d’auteur). Les artistes devront être au centre de la politique culturelle réinventée. Sans artistes, il n’y a pas de culture. Parfois nos décideurs semblent l’oublier.  

Réinventons le financement de la Culture : $ 52 millions, c’est grosso modo le total des sommes allouées à la musique par la SODEC et le CALQ lors du dernier exercice financier. Pourtant, la plupart des membres de la Guilde peinent à joindre les deux bouts. Tout cet argent ne se rend presque pas aux interprètes et créateurs. La majorité des subventions de la SODEC et des crédits d’impôts aboutissent toujours à un petit groupe « top 20 » qui s’en partage plus de la moitié, alors que 90 autres petites entreprises doivent se diviser les 45% qui restent. L'autoproduction est en pleine croissance et la grande majorité des albums sont produits par les artistes eux-mêmes, mais les modèles de subvention ignorent cette réalité. De plus, beaucoup trop de producteurs font fi des conditions minimales négociées avec les associations d’artistes. Le financement des productions culturelles devra être obligatoirement assorti d’une reddition de comptes quant au respect du filet social et des tarifs établis. Il est inconcevable que ce ne soit pas déjà le cas. À chaque subvention accordée, le bailleur de fonds devra s’assurer que les artistes touchent leur juste part.

Réinventons la Loi sur le statut de l’artiste : Trop de musicien.nes sont souvent forcés de travailler sans contrat et sans filet social, à cause des « trous » dans la loi sur le statut de l’artiste, qui font en sorte que les diffuseurs et festivals se soustraient à la loi. Et pourquoi doit-on parfois être forcé d’étirer une négociation sur cinq, sept ans avec une association de producteurs ? Qui en ressort gagnant ? Poser la question c’est y répondre. Est-ce que l’État ne devrait pas plutôt décréter des ententes collectives générales pour des secteurs culturels pour qu’enfin tout le monde soit protégé ?

Réinventons les lois sur le droit d’auteur et les télécoms : Le régime de copie privée devra s’appliquer à l’ensemble des supports numériques, et non pas aux CD vierges ou cassettes audio (bienvenue au 21 siècle). La diffusion sur internet doit être considérée au même titre que la radiodiffusion traditionnelle qui, elle, rémunère tout ayants-droits, y compris les interprètes – il faut mettre fin à ce Far West non réglementé. Un maigre ,005 $ par écoute en continu, divisé entre la compagnie de disque et les artistes, c’est du vol.

Est-ce qu’on veut réellement revenir au “monde d’avant” ou vraiment changer les choses? Alors, allons de l’avant.

Luc Fortin, Président de la GMMQ

Extrait du cyberbulletin de juillet 2020

réalisation : SYCLONE